Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /

 

L'oratoire du noviciat

 

 

Le noviciat : au coeur


J’ai choisi le noviciat pour mon premier séjour prolongé dans une fraternité, parce
que c’est la matrice d’une province, le coeur de sa formation et le germe de son avenir ;
parce qu’au Tamil Nadu, il se trouve dans un endroit reculé, où le climat est plutôt cool
(frais) ; et parce que c’est un lieu idéal pour faire une retraite spirituelle.
Assisi Ashram se trouve à sept kilomètres à l’est de Nagercoil, le chef-lieu du
district le plus au sud de l’Inde. C’est un enclos d’environ dix hectares, planté
principalement de cocotiers et de bananiers, plus quelques papayers, d’immenses
manguiers, des arbres à pain et des jacquiers (c’est comme ça que j’ai résolu d’appeler
l’arbre qui porte le jack fruit).

 

 

 

 

 

Au milieu de ce verger tropical, il y a tout d’abord l’ensemble principal avec son bâtiment consacré au noviciat, capable d’accueillir une vingtaine de novices et un encadrement de cinq frères. En ce moment, il y
a dix-huit novices et quatre frères aînés (faute de place, huit novices ont été envoyés
faire leur noviciat dans une province voisine, au Kerala). L’autre bâtiment de cet
ensemble est occupé, sur deux niveaux, par un dortoir, un hall et une chapelle. Il sert de
centre d’accueil pour des retraites spirituelles et des rencontres locales. Au milieu, le
réfectoire, la cuisine, le garde-manger et les habitations des domestiques (cuisinier et
jardinier).
Du côté noviciat de l’ensemble principal, s’étale la basse-cour avec poules,
dindons, pigeons, lapins, canards et plus loin les porcs. Il y a aussi le terrain de volley-ball
et un petit jardin.

 

 

 

 

 

 

De l’autre côté, il y a de petits cottages disséminés sous les cocotiers et entourés
de bananiers, par lots de deux ou quatre chambres. J’habitais l’un d’eux. Une chambre
toute simple avec une salle de bain comme j’en ai vu dans les maisons tamoules. Seul le
WC est différent, adoptant la mode occidentale au détriment de l’hygiénique « WC turc ».
On se douche au broc, l’écoulement se faisant grâce à l’inclinaison du sol.

 

 

 

 

 

 

Le rythme du noviciat est plutôt régulier, comme il se doit : lever à 5:10; prière du matin

à 5:45, méditation, eucharistie à 6:30 ; 7:15, petit déjeuner, travaux domestiques
puis travaux extérieurs distribués selon les compétences (jardin, accueil, basse-cour,
liturgie, etc.) ; 9:30, classe, interrompue par une pause thé; 12:00, prière du milieu du
jour ; 12:15, déjeuner, repos ; 14:40, classe, 15:30, office des lectures ; 15:45, pause
thé ; 16:00, jeux, 18:10, chapelet, prière du soir et méditation ; 19:30, dîner, recréation ;
20:45, prière de la nuit, extinction des feux à 22:00. Avec quelques variantes dans la
semaine pour briser la monotonie.
Le souvenir de mon noviciat revient à la mémoire. Ici comme dans tous les
noviciats, la discipline du silence, de la régularité, de la solitude, sous l’aile de l’Esprit et

portée par la prière, en fait cette expérience initiatique unique, fondatrice d’une vie
religieuse. L’argile est doucement façonnée dans les mains du Potier.
Mon rythme personnel remplace les travaux du matin par une leçon de tamoul, la
lecture du journal, et la méditation d’un classique de la littérature mystique occidentale
« Le nuage d’inconnaissance », d’un auteur anglais du 14ème siècle, inconnu. Je suis
content de pouvoir le lire en langue originale (en fait une traduction de l’anglais
médiéval). Je me dis qu’il est finalement assez logique de creuser ses propres racines
spirituelles à l’autre bout du monde, la rencontre de l’autre aidant à se connaître soimême.
J’ai aussi trouvé un livre sur le thème brûlant des castes en Inde, mais il est
malheureusement un peu vieux. C’est un sujet assez difficile à aborder, plutôt tabou, et je
n’ai rien lu de très éclairant pour le moment.
Je fais aussi une bonne sieste en début d’après-midi, en général sous un
ventilateur, plus pour éloigner les moustiques que pour lutter contre la chaleur. Si le
matin, je suis allé en ville (une heure et quart aller-retour à bicyclette), je prends le
programme de la matinée après une bonne douche.


Panique au couvent


Alors que nous étions tous rassemblés au terrain de volley-ball pour quelques sets
de détentes, la mère abbesse du couvent des carmélites d’en face se pointe derrière le
mur d’enceinte. « Father, Father ! Pouvez vous envoyer un ou deux frères dans notre
jardin, il y a un énorme serpent ? Vite, vite, avant qu’il ne s’échappe ! ». Je suis le
premier à sauter par-dessus le mur, et tout le monde suit, y compris le maître des
novices. On se retrouve tous, une vingtaine de gaillards, dans le verger du carmel,
derrière le bâtiment, où, de son côté, la vingtaine de jeunes carmélites est regroupée et
piaille de peur, toute excitée en tout cas. Je souhaitais prendre une photo du monstre,
mais avant d’avoir pu armer l’appareil, les novices (les nôtres) l’avait repéré et, après une
brève et sauvage poursuite, assommé. La pauvre bête, qui faisait bien trois mètres (bon
d’accord, deux mètres cinquante), avait avalé un assez gros rat, se déplaçait lentement et
ne pouvait rentrer dans aucun trou. Elle n’avait aucune chance. Ils ne lui en n’ont pas
laissée.

Le triomphe s’est transformé en déconfiture quand ils ont vu ma réprobation toute

franciscaine devant le meurtre et compris que l’animal n’était pas dangereux, mais au

contraire très utile (comme une grosse couleuvre, c’est tout). Je fus triste pour le reste de la journée.

La conversation du soir, à la promenade nocturne avec le maître des novices,

tenta de faire une lecture au second degré de l’événement : que penser d’une mère

abbesse appelant à la rescousse des novices mâles pour tuer le symbole du désir au

milieu d’un couvent de novices femelles ? D’où vient cette furie qui s’empara des novices

et montra soudain le visage d’une violence brute ? Le maître des novices m’expliqua la

pratique courante dans les villages (d’où viennent la plupart des novices) : lorsqu’un

serpent est repéré, frapper avant de réfléchir, parce que les cobras sont nombreux (je

n’en ai pas encore vu la queue d’un…) et leur morsure souvent fatale. Ça ne me consola

guère. Parce qu’un serpent aussi gros est rare dans le coin, et à cause de cet événement

peu ordinaire, les novices parleront désormais du « Snake convent » pour nommer le

couvent des carmélites d’en face. Je rajouterai toujours «

Dead snake convent »

 

Le tamarin, l’ingrédient secret

 

Parmi les occupations des novices, il y a la préparation de la pâte de tamarin,

ingrédient indispensable à toute cuisine tamoule, mais dont on utilise que l’eau de

trempage. Elle s’obtient à partir du fruit du tamarinier, une sorte de gousse qui tombe

lorsqu’elle est mûre et que l’arbre est secoué. Il faut donc commencer par monter dans

l’arbre et sauter sur les branches. Puis, retirer des gousses récoltées par terre, les

graines et la pâte de couleur rouge sombre qui les entoure. Enfin, séparer la pâte,

pègueuse 

de l’âme ! ».

 

 Le cocotier, larbre à tout faire ...

 

 

 

L’autre découverte qu’il m’a été donné de faire est celle de la richesse que représente le
cocotier dans l’économie tamoule. Il rassemble une somme de savoir-faire très divers et les
produits qui en sont dérivés sont nombreux.
Tout d’abord, on récolte son fruit, la noix.
C’est un spectacle assez impressionnant que de voir grimper ces artistes à main nues, les pieds
reliés par une corde, la machette dans le dos (désolé je n’ai que des vidéos). Ils coupent les
rames de noix qui viennent se disperser par terre avec fracas, et en profitent pour éliminer les
branches sèches. Puis il faut les décortiquer, ce qui se pratique à un rythme soutenu, en plantant
la noix sur une sorte de grosse lame fichée en terre par un bout pointu. En trois gestes de ce
type à des endroits bien précis de l’écorce, avec un mouvement de levier, le coeur de la noix est
dégagé. Et les piles s’entassent par calibre, petites, moyennes et grosses. Elles iront soit
vers la filière alimentaire, où leur pulpe sera à la base des chutneys et leur lait de différentes
boissons ; soit vers la filière cosmétique, où l’huile finira sur la tête des femmes (et des
hommes) pour rafraîchir le cuir chevelu.

 

 

 

                      

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le dernier temps de la récolte est le ramassage des écorces, payé par le produit,
ça débarrasse.Leur chargement est aussi un sacré spectacle : certaines sont tressées à
des cordes pour former des sortes de ridelles et le reste trouve sa place au milieu, chargé
à tête d’homme. On en fera des cordes, puis des tapis, après un traitement spécial, dont
un séchage prolongé.

 

 

 

 

 

 

 

Mais ce n’est pas tout. Les feuilles mortes, tressées, serviront à fabriquer des
paravents, des bouts de toit (sur la dernière photo de droite) ; découpées, on fera des
balais avec la nervure centrale des folioles.
A la fin de ce chapitre très sérieux, je ne peux pas m’empêcher de vous confier
que, à côté de cette utilité économique, les cocotiers sont surtout des arbres poétiques
qui écrivent des chants d’amour
que les soeurs d’alentour
ignorent d’ignorer ( Jacques Brel, Les Marquises)

 

 

                                          

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il n’y a pas grand-chose d’autre à raconter de ce séjour paisible sinon la virée à la

plage où j’ai pu surfer sur des vagues gigantesques (si, si), la visite en troupe d’un palace

dravidien du 15ème siècle (ou « comment faire tenir 18 gaillards et un chauffeur dans

une Land Rover » ; j’étais avec le maître des novices sur une moto…) et un quotidien

marqué par des gestes d’attention permanents et souvent discrets de la part de novices

heureux. Ah, si, j’ai trouvé un coiffeur parmi eux et j’en ai profité pour me débarrasser de

ce look à la Jésus qui commençait à devenir insupportable. Le problème, c’est qu’ils

disent tous maintenant que je ressemble à un acteur bollywoodien tamoul !?

A suivre…

 

 

 

Partager cette page

Repost 0
Published by