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Eglise paroissiale du village côtier de Melamanakuri éventrée par La Vague


 

 

 

Visite éclair 1 : le pays tamoul à ras de terre


A partir de Trichy, les frères ont organisé pour moi cinq périples. Le premier me
conduit dans un village de la plaine plutôt sèche, au sud du coté de Madurai, au milieu de
nulle part, le village natal du frère Santiago qui vient bénir la tombe de sa mère, décédée il y
a un an. Seize familles, de même ascendance, tous catholiques, rassemblées autour d’une
église immense, don des capucins suisses. Un vrai petit clan. L’accueil est simple et
campagnard : au milieu des vaches et des chèvres attachées au piquet devant les maisons,
des chiens et des poules vagabondes tant que le soleil est là, nous prenons un verre de jus
de palme fermente (pas trop...), accompagne de mouroukke (les biscuits apéritifs tamouls,
espèce de torsades croquantes et salées). Après la tombée de la nuit, les hommes se
rassemblent pour une procession jusqu’à la tombe située au carrefour, à l’entrée du village,
au bord du chemin. Un petit monument de marbre que des bougies éclairent, parfumé un
moment par de l’encens et bercé d’une prière chantée très douce et très émouvante, comme
la langue tamoule en a le secret. L’hommage est rendu, dans la nuit, simplement.
Sur la terrasse, le repas sera servi sur des feuilles de bananier, festin de viandes
plutôt maigres et de bières un peu chaudes, mais vrai festin de pauvres. Je dormirai dans
une petite maison près de l’église, sur une natte posée à même le sommier de bois. L’eau du
bac à douche a la couleur et l’odeur de la terre. Elle vient du réservoir d’à coté qui, jusqu’à
l’an dernier, servait pour tous les usages. Je plonge le broc sans trop d’hésitation : ma peau
prend le teint et boit l’eau du pays, et, pour le moment, ça lui réussit plutôt bien.

Au petit matin, avant leur départ pour les champs et notre retour à Trichy, nous
célébrerons la messe dans l’église sans bancs. Tous les villageois seront là, assis par terre
comme de coutume, pieds nus, reprenant les chants sans besoin de livre, répétant des
gestes qui font que, même du fin fond de l’Inde, la messe est la messe, catholique jusqu’au
bout des doigts en prière.

 

 

Visite éclair 2 : un des joyaux de la province


Le second tour met le cap vers l’ouest, district de Dindigul, où est situé le centre de
retraite et de formation psychologique et spirituelle des frères capucins, Anugraha (« Maison
de la grâce »). Ils ont développé cette veine que les anglo-saxons appellent le counselling et
qui leur donne d’intervenir dans des situations aussi diverses que les traumatismes de la
petite enfance, les difficultés de couples, les retards de développement, les phobies et autres
inhibitions psychologiques.

 

 

 

 


C’est un centre très actif qui commence à avoir une réputation au delà des frontières
de l’état, grâce à une pratique thérapeutique effective, à une formation permanente assurée
par le centre de formation des frères de Toronto et à un travail d’équipe cohérent. Cela
donne à la province tamoule des capucins une coloration particulière. C’est un véritable lieu
d’innovation et de recherche, où la chapelle, par exemple, n’imite pas, comme ailleurs, nos
églises néo-gothiques.

  C’est un centre très actif qui commence à avoir une réputation au delà des frontières
de l’état, grâce à une pratique thérapeutique effective, à une formation permanente assurée
par le centre de formation des frères de Toronto et à un travail d’équipe cohérent. Cela
donne à la province tamoule des capucins une coloration particulière. C’est un véritable lieu
d’innovation et de recherche, où la chapelle, par exemple, n’imite pas, comme ailleurs, nos
églises néo-gothiques.

 

 

 

Après une nuit où je connus mon premier orage tamoul, à couper l’électricité
dans tout le secteur, nous sommes partis rencontrer une autre fraternité puis dormir chez un
cousin du frère Joseph Xavier. Encore l’occasion de pénétrer dans la vie d’une famille
tamoule, plutôt de classe moyenne cette fois-ci. L’hospitalité est définitivement une vertu du
pays. La maison, toute neuve, a été construite sur un terrain acheté immédiatement après le
choix par l’évêque de l’emplacement de la future église paroissiale. Un nouveau quartier
chrétien est ainsi en train de naître dans la banlieue de Virudhunagar.
La première messe du lendemain, dominicale, a rempli l’église, surtout de femmes,
comme d’habitude. Ce fut encore le moment de distribuer des bénédictions et d’improviser
un speech, à la fin de la messe, pour le groupe des femmes qui se réunissait alors. J’ai voulu
surtout leur dire qu’en tant que minorité active dans leur pays pour l’éducation et la santé
pour tous, pour la justice et la paix, les chrétiens, et en particulier les femmes parmi eux, me
paraissaient remplir la promesse du Christ parlant d’eux comme du « sel de la terre » et de
la « lumière du monde ». Cela peut toujours paraître présomptueux, surtout lorsqu’on
connaît le comportement de certains – et le sien propre. Mais ce n’est pas là affaire de
morale mais bien de politique. Le développement des Communautés Chrétiennes de Base,
issues de la théologie de la libération, relayé par les Communautés Humaines de Base,
version plus indienne du concept, est un bon signe de la prise en compte de cette
responsabilité vis-à-vis du monde.

Le curé de la nouvelle paroisse (sur la photo de droite), violemment tabassé par un
groupe de fanatiques hindous, témoigne que cet engagement n’est pas sans risque non
plus.

 

 

 

 

 

Visite éclair 3 : un nouveau projet


Le troisième périple me conduit aux confins du pays, sur l’île de Rameswaram,
frontalière avec le Sri Lanka. Les frères sont en train de construire une fraternité et un centre
de formation professionnelle pour jeunes et adultes. Comme tout le long de la côte, les
pêcheurs sont quasiment tous catholiques et pauvres. Ils ont une habitation
« professionnelle » en plus de leur maison en ville, une sorte de hutte sur la plage, qui leur
sert d’abri pendant les temps à terre lors des campagnes de pêche. La visite sera l’occasion
de deux « premières » : mon premier bain dans l’océan Indien (en fait le golfe du Bengale).
Des vagues magnifiques, des enfants pêcheurs de coquillages comme compagnons de jeu,
et une eau à 25 degrés. Et ma première visite de temple hindou, plutôt décevante : il faut
payer même pour faire garder ses sandales, l’accueil est plutôt froid, les lieux plutôt sales,
obscurs et mal entretenus. Un perle quand même : un sermon de Vivekananda, réformateur
de l’hindouisme au début du XXème siècle, gravé en sanskrit, tamoul et anglais à l’entrée du
temple, avertissant ses coreligionnaires dans le style de la parabole de Matthieu chapitre
25 : le véritable hindou n’est pas celui qui fréquente le temple mais bien celui qui pratique la
justice et la compassion universelle. J’étais à court de piles, je vous laisse juste imaginer...

 

Visite éclair 4 : Tsunami affected people 1


 

 

 

 

 


Un monument émouvant commémore l’ensevelissement dans une fosse commune,
restée terrain « vague », de plus de deux milles personnes, tandis qu’une vague stylisée, en
béton, et dont la base est crénelée de dents, ouvre un véritable gueule au milieu d’un petit
cimetière, au bord de la plage. La visite est chargée d’émotion, les traces du traumatisme
sont encore visibles sur le terrain et dans le regard des gens, même si les bateaux tout neufs
offerts par les ONG nationales, fédérales et internationales, donnent un air de fête au
paysage. J’ai quand même pris le parti de me baigner sur la plage derrière le sanctuaire, un
peu pour me détendre aussi. La vie continue.

Un monument émouvant commémore l’ensevelissement dans une fosse commune,
restée terrain « vague », de plus de deux milles personnes, tandis qu’une vague stylisée, en
béton, et dont la base est crénelée de dents, ouvre un véritable gueule au milieu d’un petit
cimetière, au bord de la plage. La visite est chargée d’émotion, les traces du traumatisme
sont encore visibles sur le terrain et dans le regard des gens, même si les bateaux tout neufs
offerts par les ONG nationales, fédérales et internationales, donnent un air de fête au
paysage. J’ai quand même pris le parti de me baigner sur la plage derrière le sanctuaire, un
peu pour me détendre aussi. La vie continue.

 

 

 

 

Après une nuit agitée à l’hôpital de Velankanni (les chambres sont assez confortables,
il manque seulement une moustiquaire aux lits...), nous partons visiter un autre site. Il s’agit
d’un abri précaire où s’installe, deux fois par semaine, le dispensaire itinérant géré par des
soeurs du Bon Pasteur, à l’entree d’un camp de relogement temporaire des victimes du
Tsunami, près de Nagapattinam. Environ deux mille rescapés sont entassés dans des
cabanes de tôle à toit ondulé recouvert de feuilles de palmier tressées. La chaleur est forte.
Deux cent personnes défileront jusque vers une heure de l’après-midi, devant le bureau
administratif de campagne, le docteur, l’infirmière et la pharmacienne. Certain iront plutôt
vers le counsellor pour parler de leur cauchemars, de leurs difficultés à retrouver une
situation stable, de leur peur quotidienne, toujours là plus d’un an après. J’ai vu un pompier
en uniforme, d’un certain âge, se confier ainsi, dans un coin de la tente commune, sans
honte. Une jeune laborantine fera des dizaines de tests d’urine pour détecter le sucre et
l’albumine, avec du matériel de fortune. Tout cela dans une totale absence d’intimité qui ne
semble pas gêner les gens le moins du monde. Philippe, l’inspecteur canadien me dit n’avoir
jamais rencontré de telles conditions de précarité, même en Afrique. Ces abris sont censés
être temporaires, pourquoi dépenser de l’argent en améliorant les choses ? De fait, les
constructions de maisons pour un relogement décent avancent. Mais toujours trop lentement
pour les plus pauvres.

 

 

Visite éclair 5 : Tsunami affected people 2


Le cinquième périple nous fait prendre le train de nuit direction plein sud, à l’extrémité
de l’état et du continent lui-même. Une autre région touchée par le tsunami, endeuillée, la
aussi, à cause d’un lieu de rassemblement de pèlerins et de la présence de nombreux
pêcheurs. C’est à la pointe de l’Inde que le nombre de morts a été le plus élevé, à
Kaniakumari (la « vierge impubère », dont l’empreinte du pied droit dans le granit est
maintenant recouverte d’un temple, à gauche sur la photo). Autour de l’îlot où, dit-on,
François-Xavier, missionnaire jésuite de cette région au XVIème siècle, aurait séjourné avant
d’aller mourir en Chine ; autour de ce rocher où Vivekananda aurait, selon sa légende, reçu
l’illumination (un sanctuaire et un centre de méditation lui sont dédiés, à droite sur la photo) ;
là où enfin Gandhiji, le Mahatma, a salué la mystique du « confluent des trois mers »
(l’Océan Indien, le golfe du Bengale et la mer d’Arabie).

 

 

 

  

La présence de nombreuses familles, la surprise de la seconde vague, plus forte que
la première, et l’absence totale d’alerte plusieurs heures après le désastre en Indonésie, ont
eu ici des effets dévastateurs.

 

 

 

 L'église paroissiale et le village de KaniaKumari avec, en arrière-fond, la fin de la chaîne montagneuse des Ghats occidentaux

 

 

 


Plus loin sur la côte, le village de Melamanakuri, desservi par un jeune frère
capucin, reste très marqué par les effets de La Vague. Beaucoup de maisons sur le bord de la
route côtière ne seront pas reconstruites au même endroit. Les murs effondrés, les tas de
briques, montreront encore longtemps leurs cicatrices rouge sang.

 

 

 

 

 

Au total, la Vague a tué plus de 12 000 personnes dont environ 8 000 tamouls,
stérilisé plus de 40 000 hectares de terre cultivables, détruit 235 000 maisons, affecté plus
de 2 700 000 personnes en Inde, selon les statistiques officielles.

L’endroit est pourtant beau. Il pourrait aussi devenir la proie d’une autre vague
et ressembler à la Cote d’Azur si les gens ne se battaient pas contre les opérateurs
immobiliers pour garder la liberté de vivre sur leur bande de terre battue par les vagues.
Combien de temps résisteront-ils à la pression touristique dévoreuse d’eau potable,
spoliatrice de terres cultivables, destructrice de traditions authentiques ?

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Les frères me laisseront avant de rentrer à Trichy, au noviciat de Nagercoil, pour mon
premier séjour prolongé en un même endroit. Il est temps en effet que je pose mon sac à
dos et que je partage la vie des frères plus en profondeur. A suivre...

Juste le temps de faire une lessive et nous repartons une quatrième fois de Trichy,
accompagnés par un project inspector canadien, pour visiter deux premiers sites concernés
par l’opération conjointe de toute la famille franciscaine du Tamil Nadu en faveur des
victimes du Tsunami. Ils se trouvent du côté du lieu de pèlerinage catholique, marial, le plus
visite d’Asie, Velankanni. Le 26 décembre 2004, lendemain de Noël, alors que les milliers de
pèlerins se promènent sur la plage après les cérémonies, La Vague survient, par deux fois.
Elle pénètre sur plusieurs kilomètres, emportant sur son passage des familles entières, des
maisons, des bateaux de pêche, salant les terres cultivables sur plusieurs centimètres de
profondeur. Les corps seront exposés pour reconnaissance tout au long de la dernière
semaine de 2004, tout près du sanctuaire préserve de l’inondation. Ils auront été ramassés
tant bien que mal par des bénévoles. L’ensemble des frères capucins en formations (à part
les novices) aura prit part au travail de nettoyage, laissant une trace indélébile dans le coeur
des survivants.

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